Internet, culture rhizomique

Les discours à propos du réseau des réseaux, plus communément appelé Internet, se multiplient aujourd’hui, montrant l’importance culturelle grandissante de ce moyen de communication. Comme le langage, Internet n’est pas qu’un moyen de communication mais est aussi un vecteur d’identité culturelle. Mais de quelle culture parle-t-on ? Internet véhicule-t-il les cultures de ses utilisateurs ou fait-il émerger sa propre culture interne ?
Pour comprendre ce nouveau média, il est important de revenir sur son élaboration, sur ses aspects techniques. Sans plonger dans un développement sans fin de ses spécificités techniques et sur les nombreuses évolutions des outils de programmation qui le construisent, je souhaiterais aborder quelques notions remarquables de l’aspect technique d’Internet.
Un des protocoles spécifiques de ce média est l’adresse IP (acronyme d’Internet Protocol). L’adresse IP est communément comprise comme l’adresse postale transposée dans le territoire virtuel qu’est Internet. L’IP permet de se connecter à un ordinateur distant depuis son propre ordinateur. « Lors d’une communication entre deux ordinateurs, le flux de données envoyé est encapsulé dans des paquets par le protocole IP »[1], transporté via les réseaux téléphoniques, puis réassemblé à la réception. « Les paquets sont transmis indépendamment les uns des autres entre les différents routeurs, qui sont les équipements physiques chargés d’orienter à partir de la seule adresse de réception les paquets de données au sein du réseau. Il se peut que, pour un même fichier scindé en différents paquets de données, les paquets empruntent des routes différentes »[2].
Donc contrairement au téléphone, la connexion internet n’a pas besoin de centraline; la connexion au destinataire est gérée par l’ordinateur expéditeur au moyen de l’Internet Protocol (IP). Lors de l’élaboration de ce protocole par Vint Cerf et Bob Kahn en 1974, ils ont choisis de localiser la part logiciel de ce protocole dans les ordinateurs émetteurs et récepteurs au lieu des ordinateurs de transports. « La fiabilité du système impose de faire en sorte que le contrôle des protocoles ait lieu autant que faire se peut en bout de réseau. Il s’agit de laisser aux utilisateurs du réseau le contrôle de celui-ci, et de favoriser un modèle a-centré, dans lequel l’intelligence est poussée en périphérie. » Tous ces protocoles étant déposés dans le domaine public, il « n’appartiennent à personne, et donc à tout le monde »[3]; ce qui a pour conséquence de permettre leur utilisation par tous les acteurs de l’Internet, sans limite de copyright.
Ces différents aspects techniques du principal protocole constituant Internet ont des conséquences culturelles sur la construction de celui-ci. Internet est une structure horizontale, non-hiérarchisée et décentralisée. Les utilisateurs sont donc égaux dans ce monde virtuel; il n’y a pas de passeports virtuels, les utilisateurs accèdent tous au même contenu. Le réseau n’a pas de points de passage obligatoires; il n’est donc pas possible d’y construire des douanes, check-points ou autres systèmes de contrôle. Très vite, la contribution volontaire est venu s’ajouter à ces principes de fonctionnement, avec l’idée de wiki, qui invite les utilisateurs à créer eux même le contenu. Le réseau en est devenu communauté, voir démocratie virtuelle. Cela ajoute une nouvelle manière de communiquer, le many-to-many, communication de plusieurs utilisateurs vers plusieurs autres. On sort du paradigme hiérarchique des médias traditionnels qui se définit par le one-to-many, communication de un vers plusieurs spectateurs (principe aussi très utilisé en marketing de vente).
Ces choix techniques ont été faits par les premiers ingénieurs développant cette technologie. Bien que non-idéologique, ils ont largement constitués une culture propre entre eux, et des valeurs à défendre. « L’éthique du hacker » écrite au MIT est une définition claire de ces valeurs : >« - L’accès aux ordinateurs - et à tout ce qui peut nous apprendre comment le monde marche vraiment - devrait être illimité et total. > - L’information devrait être libre et gratuite. > - Méfiez-vous de l’autorité. Encouragez la décentralisation. > - Les hackers devraient être jugés selon leurs œuvres, et non selon des critères qu’ils jugent factices comme la position, l’âge, la nationalité ou les diplômes. > - On peut créer l’art et la beauté sur un ordinateur. - Les ordinateurs sont faits pour changer la vie. »[4]
Cette culture propre d’Internet en est constitutive par son application dans les outils techniques qui le composent. Par l’influence qu’elle a eu sur les utilisateurs d’Internet, cette culture est sortie d’un cercle confidentiel et technophile pour devenir une culture à part entière, bien que non-territorialisée. Il en est éclos une littérature propre, comme le définie Mark Amerika dans son manifeste pour une littérature hyper-lien[5], et de nombreuses pratiques ar- tistiques dont un des représentants les plus reconnus est Claude Closky.

Image ci-dessous - Claude CLOSKY, Do you want love or lust?, 1997, awp.diaart.org/closky

closky
Aujourd’hui, ces valeurs véhiculées dans le monde virtuel commencent à questionner le monde politique et tentent de trouver des applications dans le monde réel. Cette tentative révolutionnaire ne se base plus sur une opposition marxisme/libéralisme mais cherche une voie entre-deux où les citoyens auraient la possibilité de participer aux choix politiques comme on participe à un forum[6].


  1. Article Internet Protocol, auteur collectif, dans l’encyclopédie Wikipedia, wikipedia.org/wiki/Internet_Protocol

  2. Félix TREGUER, Internet et la technique : l’univers des possibles, dans le média en ligne OWNI, 2011, owni.fr/2011/04/14/internet-et-la-technique-lunivers-des-possibles

  3. Félix TREGUER, Internet et la technique : l’univers des possibles, dans le média en ligne OWNI, 2011, owni.fr/2011/04/14/internet-et-la-technique-lunivers-des-possibles

  4. Article Hacking, auteur collectif, dans l’encyclopédie Wikipedia, wikipedia.org/wiki/Hacking

  5. Mark AMERIKA, Avant-Pop Manifesto, altx.com/manifestos/avant.pop.manifesto.html

  6. On peut appeler cette nouvelle voie la webdemocraty.